Elle s'appelle Jeanne, ma voisine ; je l'ai lu sur sa sonnette. Elle dit qu'elle a 82 ans. On a déjà eu l'occasion de papoter un peu.

Il n'y a encore pas si longtemps, elle avait une voiture. Chaque fois que je garais ma bagnole devant la sienne et qu'elle était sur le pas de sa porte, elle me disait, lorsque je m'extirpais de mon véhicule en ahanant après le créneau : "Là, je crois que vous avez touché un peu, non ?" et, imanquablement, je répondais : "Oh ! pas beaucoup, alors !".

Sinon, je suis aussi allée récupérer un blouson, qui au lieu de rester sur le sèche-linge préférait choir de 4 étages sur ses rangs de tulipes. Une autre fois, c'était une bassine. Tout compte fait, c'est moins assommant que d'aller quémander une petite culotte de bimbo chez le voisin du 3ème. Celui-là ne me propose pas le café, ne me fait pas faire le tour des photos accrochées au mur, ne me demande pas si je suis seule. Jugez s'il est aimable... [Mais je lui sais gré de ne pas penser que c'est une stratégie de ma part pour attirer son attention (ou en tout cas, de ne rien faire pour le montrer, si tel est le cas)]

En janvier, alors que j'allais me balader et qu'elle prenait l'air devant chez elle, elle se souvient qu'elle n'a pas de calendrier à accrocher dans la cuisine et se propose de m'accompagner en ville, ponctuant sa proposition d'un "ça vous fait plaisir ?". La question n'est pas là, c'est juste que je me demande bien à quelle heure on va être rendues, elle clopin et moi clopant (en réalité, je ne fume jamais dans la rue). Nous avons pourtant atteint Jean-Jaurès, mais elle a préféré abdiquer à l'orée des premières boutiques. Entre le soulagement de ne plus avoir à régler mon pas sur le sien et l'agacement de faire le chemin en sens inverse, je la raccompagne.

Une nuit de février, le 14 exactement, il est 4 h 00 passées et je suis un peu pressée d'aller me mettre sous la couette. Mais elle est là, sur le trottoir, à prendre le frais (un euphémimisme, ça caille joliment). J'ai envie de la gronder. Je lui explique que c'est normal qu'il n'y ait pas grand monde dehors et que zou ! au lit, y a pas à tergiverser. Justement si, elle tergiverse. "Entrez donc voir avec moi" vérifier si le lit est défait. Il ne l'est pas. Elle en déduit qu'elle ne s'est pas couchée de la nuit, mais se ravive : "je l'ai peut être refait en me levant, non ?". Je sens comme une peau de tristesse flinguer ma Saint-Valentin (cette manie de tout ramener à moi).

Enfin, hier après-midi, sur le chemin des courses, au feu, je jete un oeil dans le rétro. Elle descend, au pas de promenade, la rue perpendiculaire à la nôtre. Je décide d'en avoir le coeur net, me gare en double file et cavale pour la rattraper. Effectivement elle est perdue, "C'est drôle, ça quand même, hein ?".

Et maintenant je fais quoi ? Je sais qu'elle a une infirmière qui passe tous les jours pour ses médicaments et une aide-ménagère, deux fois par semaine. Elle a aussi un neveu, que j'ai croisé chez elle le jour où j'ai réussi à lui dégoter le calendrier ad hoc dont elle avait envie. Au passage, ce fameux calendrier, elle n'en voulait plus et moi, j'en voulais pas tout court. Parce que pour me déterminer dans mon choix, je m'étais inspirée de celui de l'année précédente, punaisé au mur de la cuisine. Ma préférence était allée vers : en janvier, un berger allemand souriant comme pas deux ; en février, deux chatons facétieux ; en mars un caneton angélique, un ruban en satin autour du cou, etc. C'est tout de même moi qui l'ai gardé. Et dans la foulée, j'en ai rapporté un second, que son neveu, commerçant, est allé chercher dans sa voiture.

Aussi, j'ai le numéro de téléphone du neveu. Et Vincent me dit que, maintenant, puisqu'elle se met "à fuguer", il faut que je le signale. J'ai renâclé sur le terme "fuguer", mais c'est le mot qu'ils emploient dans ces cas-là . D'ailleurs c'est lui qui me disait, il n'y a pas si longtemps, que oui, elle est en danger seule chez elle, mais que c'est peut être un risque à prendre, compte-tenu des conditions de vie dans les cantou, ces services de gériatrie où sont ghettoïsées les personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer.

Jeanne, Jeannette, Jeanneton, faut arrêter les bêtises là, parce que moi, à force, j'ai l'impression d'être une bonne petite citoyenne française, qui suit à la lettre les consignes d'un gouvernement, qui préconise à tue-tête la solidarité avec les vieux. Et collabo, je veux pas.  Surtout, si tu t'entêtes, il va bien falloir que je dégaine le calendrier et que je prenne le téléphone. Or, ça me fend le coeur (cette manie de tout ramener à moi) de me dire que je serai responsable du fait qu'on te déracine de ta petite maison. Je te le demande, Jeanne : est-ce que Guy Moquet, il a emmerdé son monde comme ça ?